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Souveraines : des récits qui mettent les femmes à l’honneur

Rencontre avec les artistes

Dans le cadre des rendez-vous Souveraines, dédiés à la mise à l’honneur des femmes, nous avons recueilli la parole d’artistes et d’intervenantes sur leurs créations et leurs engagements. À travers quatre entretiens approfondis, cet article complète la programmation de mars en explorant la sororité, la diversité des corps, les parcours de résilience et les luttes féministes autour de récits authentiques et pluriels. 

 

Les violences et discriminations faites aux femmes peuvent prendre des formes multiples et aucune sphère n’échappe à ces violences. Julie Vandenborre (la girouette brode) en témoigne dans son exposition Fil rouge qui met en avant la place des femmes dans l’espace public, un espace qui est souvent marqué par une inégalité de genres. Julie propose un travail de récolte de témoignages de femmes qu’elle brode sur des photos anciennes : des commentaires non sollicités, souvent violents qui reflètent le harcèlement masculin subi en rue par les femmes et les amène à adapter leurs trajets, leurs heures de sorties, leurs tenues, …  Une exposition qui démontre que l’espace public n’est pas épargné par la domination masculine, ce qui rend les femmes, de par leur statut, plus vulnérables. Par ailleurs, le fait d’être une femme constitue une précarité en soi car l’identité féminine reste imprégnée de rôles traditionnels (soins aux proches, maternité) qui entravent une réelle autonomie et fragilisent une indépendance économique 1. Certaines femmes vivent un grand dénuement, forcées de quitter ce qu’elles possèdent pour échapper aux violences masculines. Dans le film Petit Rempart d’Eve Duchemin, Mariem, une femme de la classe moyenne doit quitter son domicile et trouve refuge au Samu social. Une situation qui rappelle que personne n’est à l’abri d’une chute sociale : « si elle, elle tombe, ça peut arriver à n’importe qui d’entre nous ».                                                                                                                                                                                                                                       

Dans le lot des discriminations faites aux femmes, on retrouve également celles fondées sur le physique, vectrices de nombreux stéréotypes. Le corps des femmes répond à de nombreuses injonctions difficiles à déconstruire, un sujet dont on parle peu ou pas du tout. Ce sont de ces injonctions, et plus particulièrement de grossophobie, dont témoigne Aurianne Servais, créatrice du spectacle Le ventre des sirènes.  Ces femmes dont les corps ne correspondent pas aux diktats de la société peinent à trouver des représentations qui leur ressemblent : « Dans les films, dans les séries… c’était d’office, soit les méchants, soit les gens qui ne sont pas aimés, soit les gens qui sont drôles, mais dont on ne tombe pas amoureux…». On recense en Belgique, selon une étude de 2018, près de 50 % de la population adulte qui est en surpoids et 16 % qui est obèse2, donc une partie importante des habitant·es concernée. Pourtant les personnes grosses ne sont pas considérées dans l’espace public, que ce soit dans les transports ou dans les lieux communs (théâtre, cinéma, bar…), la société n’est pas calibrée au-delà d’un certain poids. L’âge représente également un facteur d’exclusion ou d’invisibilisation : « Annette venait combler chez moi un manque, celui d’entendre ces histoires-là, de cette façon-là. Clairement c’est parce qu’il n’y a pas tellement d’autres récits, fictions, représentations qui m’y ont donné accès. ». Le spectacle Annette de Clémentine Colpin aborde la vieillesse sous le prisme d’une femme qui malgré les difficultés fait le choix de vivre libre et épanouie à 75 ans. 

Les propositions artistiques de ce mois de mars mettent en lumière ces diverses discriminations et leur intersectionnalité, la manière dont parfois elles se croisent et se renforcent. Les expériences biologiques, sociologiques, politiques et historiques liées au corps des femmes ne sont pas les mêmes que celles liées au corps des hommes. Il y a une double peine à être femme et grosse, femme et âgée, femme et précaire, etc. Aurianne Servais nous rappelle qu’il est établi dans l’imaginaire collectif qu’ « Une femme grosse, c’est quelqu’un qui ne prend pas soin d’elle, qui ne sera jamais aimée. Alors qu’un homme gros ça peut être un bonhomme, un gros nounours parce qu’il est un peu mignon. ». Le regard sur le corps est genré : il sera plus violent et chargé de jugement lorsqu’il s’agit d’ une femme car elle doit rentrer dans la norme, correspondre aux attentes de la société et répondre à de multiples injonctions de désirabilité, de retenue,.. qui dictent comment être et agir tant dans la sphère publique que privée.

Donner de l’espace et du temps aux femmes pour qu’elles puissent s’exprimer et créer de nouveaux récits féminins permet d’élargir nos représentations de ce que doit être un corps ou une personne en véhiculant de nouvelles histoires, de nouveaux vécus et sensibilités . Certaines choses ne peuvent être vues et racontées que par les personnes qui le vivent d’où l’importance d’un regard féminin. « La culture a été longtemps prise à partie par les hommes et je pense que c’est très important de voir le monde de plein de points de vue pour ouvrir la réflexion, commencer à voir le monde tel qu’il est, comment il est vécu vraiment et pas dans des récits faits depuis longtemps. » (Eve Duchemin). Il est essentiel de multiplier les récits et les points de vue du monde dans lequel on habite pour casser une espèce de généralité en rendant hommage, en célébrant et en partageant les récits de femmes, incarnés par des femmes elles-mêmes qui racontent leur réalité. « S’intéresser au corps et à la chair des femmes c’est s’intéresser aux avortements, aux fausses couches , à la ménopause, au désir, à la maternité […] »(Clémentine Colpin). Les projections, spectacles, expositions et ateliers prévus dans le cadre de Souveraines contribuent à faire bouger ces lignes et donnent un espace de visibilisation à ces femmes artistes, à leur travail et leurs combats. Ces œuvres font résonner des expériences vécues, connues de chacun·e et créent un endroit où l’on partage et questionne nos schémas de pensée, notre rapport au monde. Il est important de réaliser une visibilisation effective des femmes avec leur implication et leur collaboration, de leur donner la parole sans faire de la discrimination positive et leur dire : « vous avez droit à cette place, vous avez droit à ce micro et à cette lumière » (Aurianne Servais).

En effet, les femmes sont sous-représentées, notamment dans les milieux culturels. Sur l’année académique 2023-2024, malgré une présence majoritaire de 63 % dans l’enseignement supérieur culturel, les femmes ne représentent plus que 46 % des effectifs actifs dans le secteur professionnel3. Historiquement invisibilisées dans les musées ou les œuvres artistiques, les présentant souvent comme des “muses” ou des partenaires d’artistes masculins célèbres, les artistes femmes se font encore souvent rares aujourd’hui, avec seulement 40% de femmes programmées dans le spectacle vivant, 29% dans les  représentations d’opéra, 12 % dans la direction musicale, 7% dans la composition et 30 % de réalisatrices au cinéma3. Les stéréotypes persistent et les femmes sont souvent montrées dans leur relation aux hommes, confinées dans des rôles pré-établis : « […] les femmes sont toujours objectivées. C’est très rare, que des personnages féminins complexes, paradoxaux existent aussi… sans forcément être un soutien à des personnages masculins qui ont de l’action entre les mains […] On ne les représente pas ou très peu » (Clémentine Colpin). Le test de Bechdel révèle d’ailleurs cette défaillance : rares sont les œuvres où deux femmes discutent d’un sujet autre qu’un homme. Ce test sert à évaluer la présence (ou l’absence) des femmes au cinéma et dans d’autres œuvres de fiction et à mettre en lumière les inégalités de genre dans ce domaine, soulignant l’importance de créer de nouveaux récits.

L’art et la culture sont des moyens d’expression qui servent à véhiculer ces récits :« […] Je pense que c’est important que les femmes prennent les caméras et filment aussi la vie. » (Eve Duchemin). La broderie véhicule également beaucoup de choses : « c’est devenu un moyen d’expression et plus seulement une activité créative […]c’est une manière de raconter les histoires. » (Julie Vandenborre). Elle peut être utilisée aussi comme moyen d’expression pour les femmes, de contestation, de mémoire, de résistance et comme exutoire. Dans le spectacle de Clémentine Colpin, Annette ne correspond pas aux attentes de la société classique, traditionnelle et patriarcale : « elle s’est émancipée des cadres […] qui pèsent sur la vie des femmes, des mères, des vieilles femmes….» La metteuse en scène du spectacle jeune public Le ventre des sirènes parle de responsabiliser les adultes car si la grossophobie existe, a priori, ça ne vient pas des enfants. Ceux-ci reproduisent quelque chose qu’ils ont appris, que le spectacle interroge et bouscule. Dans ce travail de déconstruction et de sensibilisation, la culture est essentielle pour élargir notre répertoire des représentations en proposant de nouveaux récits pluriels et authentiques, des récits construits par des femmes. 

 

 

Les témoignages de ces artistes réaffirment le rôle essentiel de la culture au cœur des luttes féministes. En détricotant nos schémas intériorisés, elles ouvrent la voie à une réalité où la diversité et le respect sont fondamentaux. L’enjeu est de taille : élargir la norme pour y inclure une véritable pluralité de corps, d’identités et de parcours (femmes, artistes âgé·es, porteur·euses de handicap, issu·es de la diversité…). En substituant de nouveaux récits aux regards masculins traditionnels, ces metteuses en scène, réalisatrices et artistes nous permettent de gagner collectivement en liberté. 

 

 

 

Merci aux intervenantes qui ont contribué à l’élaboration de cet article. Merci à Aurianne Servais, Clémentine Colpin, Eve Duchemin et Julie Vandenborre (la girouette brode) d’avoir pris le temps d’échanger et de répondre à nos questions. 

 

 


Souveraines est un cycle qui revient chaque année en mars pour mettre en lumière les femmes, leurs combats et leur travail. Une série de rendez-vous en écho à la Journée internationale des droits des femmes de ce 8 mars 2026.

 

 1  Au féminin précaire – dossier de presse. (s. d.). Lien vers l’article

 2 HealthyBelgium. (2018, 28 mai). Statut pondéral. Vers une Belgique En Bonne Santé. Lien vers l’article

 3 Les femmes plus visibles dans la culture mais toujours des inégalités | Ministère de la Culture. (2024, 8 mars). Lien vers l’article

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